Slobodan Praljak: un suicide en plein verdict du Tribunal Pénal International pour l’ex-Yougoslavie

          Slobodan Praljak a avalé une fiole de cyanure au sein même du Tribunal Pénal International pour l’ex-Yougoslavie, alors que ce dernier venait de le condamner pour crimes de guerre.

AFP, TPIY: le Croate Praljak est mort « après avoir bu du poison »

       Le 29 novembre 2017, dans le box des accusés du Tribunal Pénal International pour l’ex-Yougoslavie (TPIY) situé à la Haye, Slobodan Praljak reconnu coupable en appel de crimes de guerre est condamné à 20 ans de réclusion criminelle. Quelques secondes après le prononcé du verdict, l’intéressé avale le contenu d’une fiole de cyanure de potassium en prononçant d’une voix ferme les mots suivants: “Slobodan Praljak n’est pas un criminel de guerre”, “Je rejette avec mépris votre verdict”. Il décédera quelques heures plus tard malgré l’intervention rapide des secours.
Ce tragique épisode révèle parfaitement la tension suscitée par un personnage complexe, à la fois adoré par son peuple mais largement condamné par la communauté internationale. Cela témoigne des controverses qui agitent encore aujourd’hui les débats quant aux atrocités commises durant l’éclatement de l’ex-Yougoslavie.

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L’histoire moderne de la Yougoslavie : prémices d’un sanglant conflit:

        La guerre de Yougoslavie eut lieu entre 1991 et 2001 et est considérée par beaucoup comme le plus violent conflit armé ayant eu lieu en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale. Les hostilités, qui ont provoqué de nombreux morts, y compris civils, prennent racine dans la chute de l’URSS mais plus largement dans la construction moderne de la jeune nation yougoslave, au cours du XXe siècle.

Le défunt royaume de Yougoslavie fut créé au crépuscule de la Première Guerre mondiale afin d’unir les différents peuples slaves du sud sur les ruines de l’ancien Empire austro-hongrois. Mais, très rapidement, cette union des peuples fut agitée par de vives tensions sociales entre Serbes, Croates et Slovènes. Au cours de la Seconde Guerre mondiale, le pays fut envahi par les forces de l’Axe (Allemagne, Italie et Japon), ce qui provoqua son premier effondrement en 1941.

La “deuxième Yougoslavie” vit le jour à l’initiative des Alliés à l’aube de la reconstruction européenne post-Seconde Guerre mondiale. Ainsi, la République fédérative populaire de Yougoslavie, un Etat fédéral en théorie démocratique, fut créée. Le pays était constitué de 6 États fédérés, appelés Républiques ou Provinces: la Bosnie-Herzégovine, la Croatie, la Macédoine, le Monténégro, la Serbie et la Slovénie.

Carte révélant la diversité ethnique au sein des différentes Républiques yougoslaves

L’homme placé à la tête de ce nouvel État fut Josip Broz Tito, un membre actif de la résistance communiste face aux forces de l’Axe durant la Seconde Guerre mondiale. Tito, personnage tantôt considéré comme bienfaiteur, tantôt comme dictateur, s’est d’abord aligné sur la politique du bloc de l’Est avant de prendre ses distances, dès 1948, avec l’URSS de Staline et étant, à ce titre, le père fondateur du mouvement des “Non-alignés”.
La nation Yougoslave était par ailleurs caractérisée par une grande diversité ethnique, culturelle, linguistique et raciale, à l’image de cette déclaration de Tito: “La Yougoslavie a six Républiques, cinq nations, quatre langues, trois religions, deux alphabets et un seul parti.” Cette diversité fut, dans un premier temps, un véritable élément fédérateur et enrichissant. Mais cette dynamique catalysante fut stoppée par la mort de Tito, en 1980.
Ainsi, le retour aux dangereux nationalismes du XXe siècle et l’exacerbation des tensions sociales entre les ethnies dispersées au sein des diverses provinces yougoslaves menacèrent rapidement le jeune État. L’éclatement était d’autant plus probable que le régime de Tito avait laissé une économie délabrée et chancelante. Ainsi, les provinces du Nord, plus riches et plus occidentalisées, généraient un sentiment de dépossession des richesses, ce qui exaspérait les populations des provinces du Sud, plus pauvres.

C’est dans ce contexte social tendu qu’arrive au pouvoir de la République de Serbie Slobodan Milošević, en 1989. Son idéologie nationaliste et belliqueuse raviva les vielles utopies “panserbes” et le projet de “Grande Serbie”, dont l’objectif était de regrouper toutes les minorités serbes dispersés au sein des différentes Républiques Yougoslaves dans une seule et même nation.
Le personnage était alors adoré par les Serbes, animés par le grandissant nationalisme étatique. En effet, les autorités serbes soutenaient officieusement les manifestations organisées par les minorités serbes dissidentes au sein des autres républiques.

En réponse à cette division des nations, l’Etat fédéral riposta de manière ferme malgré le faible poids politique du parti communiste yougoslave, n’étant plus qu’une coquille vide depuis la mort de Tito. Une répression sanglante fut alors mise en place, de plus en plus orchestrée par la République fédérée de Serbie s’ingérant dans les affaires de l’Etat fédéral afin de réprimer les gouvernements sécessionnistes et de mener à bien son projet de “Grande Serbie” mais non dans le but de restaurer l’unité yougoslave.
Cette dynamique termina de dissoudre le dernier sentiment d’union au sein du pays. Ainsi, les Slovènes, les Croates et les Albanais du Kosovo déclarèrent leur indépendance vis-à-vis de l’État fédéral yougoslave.

La guerre Bosnie-Herzégovine, conflit armé européen le plus meurtrier depuis la Seconde Guerre mondiale:

La guerre de Bosnie-Herzégovine se déroula de 1992 à 1995 suite à la déclaration d’indépendance bosnienne vis-à-vis de la Yougoslavie. Les rouages d’un violent conflit s’enclenchèrent alors, une dynamique accentuée par la multiplicité des forces en présence: les Bosniaques1 se battirent pour l’indépendance de leur République, les Serbes de Bosnie-Herzégovine firent la guerre sous le drapeau Yougoslave dans l’objectif de construire une “Grande Serbie” et les Croates de Bosnie-Herzégovine prirent les armes au nom de la Croatie, elle aussi récemment indépendante.
Ce conflit, théâtre de nombreuses atrocités, est considéré comme le conflit européen le plus meurtrier depuis la Seconde Guerre mondiale. Plus de 100 000 personnes, dont environ 50 000 civils, auraient été tuées et 2 millions de personnes auraient été poussées à l’exil.
Cet élan barbare provoqua une vive réaction de la communauté internationale. Une action conjointe de l’OTAN (Organisation du Traité de l’Atlantique Nord) et de l’ONU fut mise en place sous l’égide du CSNU (Conseil de Sécurité des Nations Unies).

Cette guerre fut aussi marquée, outre des événements emblématiques tels que le siège de Sarajevo, le plus long que l’Europe moderne ait connu, ou encore le génocide de Srebrenica, par de nombreux crimes contre l’humanité, crimes de guerre et génocides. Les bombardements aveugles des villes, les camps de concentration, les viols massifs systématiques, les exécutions sommaires et le nettoyage ethnique devinrent partie intégrante du quotidien de la population bosnienne.
Ces actes barbares furent principalement perpétrés du fait des Serbes dans l’optique de conserver une unité artificielle de l’État. Toutefois, ces crimes furent aussi commandités par Franjo Tudjman, ex-Président croate ayant transmis de nombreux ordres à Slobodan Praljak.

Mostar, ville du Sud de Bosnie-Herzégovine, fut une place forte du conflit puisqu’elle constituait un véritable épicentre où se rencontraient les 3 puissances en présence. Son emblématique “Vieux Pont” fut détruit en 1993 du fait des affrontements entre les forces croates et les forces serbes au détriment de la population bosnienne qui adopta une politique pacifique préconisée par le pouvoir en place. Cette politique aboutit à de nombreuses violations du droit international humanitaire envers une population désemparée.

Suite à ce conflit extrêmement meurtrier, le CSNU créa le Tribunal Pénal International pour l’ex-Yougoslavie (TPIY) chargé de juger certains des crimes les plus graves perpétrés durant la guerre de Croatie, la guerre de Bosnie-Herzégovine et la guerre du Kosovo. Le TPIY est encore aujourd’hui considéré comme une juridiction emblématique du droit international malgré les nombreuses critiques qui lui furent adressées.

C’est donc par cette juridiction que Slobodan Praljak, Ministre adjoint de la défense de la Croatie durant la guerre de Bosnie-Herzégovine (1992-1995) puis commandant des forces croates en Bosnie, fut jugé aux côtés de 5 autres accusés eux aussi responsables politiques et militaires des Croates de Bosnie, pour sa politique d’épuration ethnique menée au nom du président Franjo Tudjman. Il fut reconnu coupable pour la seconde fois en 2017.

Un jugement toujours contesté par la Croatie, miroir de la controverse autour du personnage de Slobodan Praljak:

Lors de son verdict, le TPIY demanda aux autorités croates “d’accepter les faits, de reconnaître la souffrance des victimes et des survivants, et de juger les hauts fonctionnaires et les commandants impliqués dans cette guerre”. Néanmoins, la Croatie nourrit toujours une hostilité certaine à l’égard de ce jugement condamnant ses hauts-dignitaires. D’une part, elle aurait été un lieu de refuge pour beaucoup d’exilés des guerres de Yougoslavie. D’autres part, les Serbes, principaux auteurs desdites exactions, auraient été plus souvent acquittés par le TPIY que les Croates, ce qui soulève la problématique de son impartialité.
Ainsi, les 6 accusés croates qui furent jugés par le TPIY, dont Slobodan Praljak, sont considérés comme de véritables héros. Leur reddition volontaire fut perçue comme un acte noble, traduisant leur courage et leur fidélité envers leur patrie. Les individus acquittés furent acclamés lors de leur retour en Croatie tandis que les condamnés bénéficièrent d’un soutien certain de la part des autorités ainsi que de la part de l’opinion publique.

Malgré la représentation collective, le personnage de Slobodan Praljak faisait l’objet d’une véritable controverse et bénéficiait, à ce titre, de fervents soutiens. Sa mort suscita une vive émotion parmi la population croate. Par exemple, la présidente croate elle-même mit fin à une visite officielle en Islande. Par ailleurs, elle avait elle-même rendu hommage au défunt accusé à travers la publication d’un livre quelques jours avant sa mort. Le geste suicidaire de Slobodan Praljak, inscrit à jamais dans l’histoire du TPIY et constituant une preuve de lâcheté pour certains, un ultime acte héroïque pour d’autres, reflète parfaitement les nombreuses controverses quant aux exactions et actes de barbarie commis durant les guerres balkaniques.

Elio LEVY-SOUSSAN

Sources : Le Monde page 1 ; page 2 | Wikipedia page 1 ; page 2 ; page 3 ; page 4 | BFM TV | TF1 info | Huffington Post | Histoire pour tous