[#Cadavre exquis] Dimanche. Rien ne compte plus que ceux qu’on aime.

Un jour au Festival. Des films. Une histoire.
Chaque jour, sur le principe du cadavre exquis, découvrez en une histoire courte, la programmation de la journée.

« Artou ! Réveille-toi ! »

La jeune fille grommelle en enfouissant sa tête dans son oreiller. Si c’est pour assister à un autre Union Town avec sa mère, elle préfère encore simuler une maladie !

« Artouuu ! Lève-toi maintenant ! On va être en retard. »

« Vas-y sans moi, maman, je me sens pas super bien. »

Elle n’aime pas mentir, mais ce n’est pas tout à fait faux : c’est La Troisième nuit qu’elle se réveille en sursaut après un cauchemar… Elle est épuisée.

« Tu es malade ? » s’inquiète sa mère en passant la tête par l’embrasure de la porte.

« Oui, je crois… »

« Alors repose-toi. N’oublie pas de Changer l’eau des fleurs ! »

Artou acquiesce tel Un bon petit soldat. Elle entend la porte d’entrée claquer et soupire.

La jeune fille attrape son téléphone portable sur la table de chevet et ouvre le fil d’actualité. Une nouvelle guerre, Un homme à la mer, des famines en Afrique, … Déprimant.

Artou s’extirpe de son lit et enfile un jean. Elle envoie un texto à ses amis Tristan et Yo : « on se retrouve au café Holy Wood Dust pour 10h ? ». Ce sont ses meilleurs amis. Tristan a un nom de famille formidable, il s’appelle Tristan Forever, comme l’éternité. Il est toujours souriant et ses yeux bleus sont constamment dans les nuages. Yo est plus timide, mais quand on la connaît bien, on se rend compte que c’est une rebelle avec un grand cœur plein d’amour.

Après avoir avalé une tartine et attrapé son blouson, elle monte dans sa voiture. La radio crachote : « Bienvenue sur Radio Bonheur ! C’est parti pour une nouvelle super journée, et on commence tout de suite avec… »

Artou change de station. Euphoria de New Order retentit dans la voiture. Quoique le titre est peut-être Elegia. Artou n’a jamais été très douée avec les noms de musique. Elle roule une dizaine de minutes en hochant la tête au rythme de la chanson, puis se gare sur le petit parking du café où elle a l’habitude d’aller avec sa bande.

La jeune fille entre dans le café silencieux avec un petit « Bonjour Victor ! » lancé au patron, sifflotant derrière le comptoir.

« Ah, bonjour Artou ! » fait-il en remontant ses petites lunettes rondes sur son nez aquilin. « Comme d’habitude, un Takkuuk ? »

« Oui, s’il te plaît. »

Elle se laisse choir dans l’énorme fauteuil près de la fenêtre. Tristan et Yo ne devraient pas tarder.

Victor arrive avec sa boisson favorite, le takkuuk, un chocolat chaud fumant nappé de miel. Victor a toujours aimé donner des noms nordiques à ses boissons originales, en hommage à ses racines finlandaises. Artou le remercie, et laisse son regard s’envoler vers les peintures aux murs. Son préféré s’appelle A Mighty Adventure : trois petits insectes regardent le spectateur depuis le haut d’un immeuble. Yo adore L’île des Souvenirs, sur lequel deux amies se tiennent la main, unies par un bracelet aux nombreuses breloques. Tristan, lui, préfère le tableau Light Pillar, une sorte de colonne fluorescente qui irise de lumière le reste du cadre. Artou n’a jamais compris la fascination de son ami pour ce dessin.

Perdue dans sa rêverie, Artou ne remarque pas l’arrivée de Tristan et Yo.

« Artou ! On est là ! »

La jeune fille sursaute et manque de lâcher le biscuit qu’elle trempait dans son takkuuk.

« Ben alors, toujours dans la lune ? » la taquine Yo en secouant ses longs cheveux bruns.

« Et si on allait à la salle d’arcade ? » s’exclame Tristan, enthousiaste comme à son habitude.

« Mais Tristan, on vient à peine d’arriver, » soupire Yo.

« Ouais, mais il faut que je fasse honneur à mon surnom : Le Roi du Game ! Combattre des aliens n’attend pas, » fait-il fièrement.

Tristan est champion universitaire d’e-sport et est évidemment passionné de jeux vidéo.

« En plus, il y a un nouveau jeu qui est sorti sur les consoles du Labyrinthe ! C’est la nouvelle version de Bowels of Hell, je peux pas la manquer. »

« Bon, va pour le Labyrinthe alors… Bonne journée Victor ! » salue Artou en passant la porte avec ses deux amis.

« A demain Artou ! Je mets sur ta note. »

« Merci ! »

Arrivés devant Le Labyrinthe de Pan, salle d’arcade rétro de leur petite ville, le regard d’Artou est attiré par un mouvement à sa gauche. Un petit chien au pelage tout blanc aboie dans sa direction. Il est attaché à un poteau par une laisse rouge.

« Oh, il ressemble trop au personnage de dessin animé là, Shaun le mouton ! » s’écrie Yo.

« Ouais, allez, on y va, » s’impatiente Tristan.

Artou jette un dernier coup d’œil au petit chien solitaire, avant de suivre ses amis.

A l’intérieur, les bruits électroniques et les petites musiques rétro s’entremêlent pour former un joyeux brouhaha. Ça sent la barbe à papa et le soda.

« Oh non… » grommelle Tristan. « Regardez qui est là, Le Petit Lieutenant. »

« Te laisse pas faire Tristan, c’est toi le roi du game ! »

« Je voudrai pas vous affoler, mais je crois qu’il nous a vus, » soupire Yo.

Un jeune homme aux cheveux filasses et à l’air mortellement ennuyeux s’approche d’eux. Ils l’appellent « le petit lieutenant » à cause de son obsession pour son père : ce dernier est capitaine de gendarmerie, et son fils en parle sans arrêt, au point que Yo a fini par lui donner ce surnom, en référence au grade de gendarme. C’est le plus grand rival de Tristan en e-sport – enfin c’est ce qu’il aime à dire, car il n’a clairement pas le même niveau. Artou le trouve bête comme ses pieds, et, pire que tout, il les prend pour ses meilleurs amis…

« Ho bonjour ! » commence le petit lieutenant d’un ton traînant. « Salut Tristan, j’pensais pas que tu viendrais aujourd’hui. Prêt à prendre la dérouillée de ta vie ? J’ai upgradé mon armure sur Fatherland et… »

« Ahahah nan j’ai pas le temps désolé, allez les filles on y va ! » balbutie Tristan en poussant ses amies vers la sortie.

« Ah, mais… »

La porte lui claque au nez.

« Fiou, on l’a échappé belle, » soupire Yo. « Il n’est pas méchant, mais il est tellement ennuyeux ! »

« Je vais rentrer, » annonce Artou. « J’ai oublié de faire mes devoirs pour demain, et maman va bientôt rentrer… Oh mince ! Changer l’eau des fleurs ! Maman va me tuer si elle voit que je ne l’ai pas fait et que je suis sortie… A plus ! »

Sur ces mots, elle s’engouffre dans sa voiture et démarre en trombe.

Sur la route, elle passe devant le magasin de vinyles. Une affiche se décolle un peu : c’est une annonce d’un concert hommage à Robert Johnson, fameux chanteur de blues du début du 20e siècle. Le grand-père d’Artou, son abuelo, est un fan inconditionnel de blues. D’un coup, la jeune fille a envie de l’appeler, pour prendre de ses nouvelles.

Arrivée chez elle, Artou compose le numéro de son abuelo. Après deux sonneries, elle entend un « allô ? » chaleureux.

« Salut abuelo, tu vas bien ? C’est Artou. »

« Oh, querida ! Ça me fait plaisir de t’entendre !  J’étais en train de regarder Atlantic Rhapsody, tu sais, ce documentaire sur les baleines au large du Canada… Qu’est-ce que tu deviens ? »

« Eh bien écoute, là je suis en train de changer l’eau des fleurs… Dis-moi, un concert hommage à Robert Johnson, ça te plairait ? »

« Si ça me plairait ? Evidemment ma fille ! »

« Alors j’emmène Le Dernier Roi du blues le voir dans trois semaines à l’amphithéâtre. »

« Ha, quel chanceux ce dernier roi du blues ! Mais qui c’est ? »

« Mais enfin abuelo, c’est toi, mon roi du blues ! C’est toi que j’emmène au concert. »

C’est sur cette conversation réconfortante que nous laissons Artou aujourd’hui. Pour information : sa mère ne l’a pas tuée quand elle est rentrée de son Union Town, même si elle a évidemment remarqué que sa fille était sortie sous couvert d’être malade. On aura beau faire tous les efforts du monde, on ne peut rien cacher à notre maman !

 

Zoé-Rose Cochard
Envoyée spéciale au Festival International du Film de La Roche-sur-Yon