La guerre n’a pas un visage de femme : quand le théâtre raconte l’histoire oubliée
Le théâtre du Grand R a récemment accueilli un spectacle fort intitulé La guerre n’a pas un visage de femme, mis en scène par Julie Deliquet. Entre conférence historique et rencontre avec les actrices, nous avons découvert les coulisses et les secrets de cette création qui donne la parole aux femmes de l’ex-URSS.
Un appartement communautaire soviétique des années 1970, dix femmes, et des souvenirs qu’on a tus. Pour adapter le célèbre livre de Svetlana Alexievitch, dans lequel se dévoilent des souvenirs de femmes combattantes venant de toute l’Union Soviétique, la metteuse en scène Julie Deliquet (Jean-Baptiste, Madeleine, Armande et les autres… ) a travaillé avec Cécile Vaissié, une chercheuse française spécialiste de la Russie. Elles ont mené ensemble une véritable veille culturelle en cherchant des films, des livres et des témoignages sur la Seconde Guerre mondiale vue du côté soviétique.
Une conférence donné par Cécile Vaissié le mercredi 18 mars a également permis de mettre en lumière certaines vérités, souvent effacées par la propagande d’après-guerre, et de montrer comment la mémoire a évolué dans le bloc soviétique, passant d’une vision qui détestait la guerre à une propagande actuelle qui la glorifie. La spécialiste de la Russie a ainsi souligné les inégalités du régime, en s’appuyant sur l’exemple de la bataille de Stalingrad, où les hauts fonctionnaires recevaient de la nourriture par avion tandis que les soldats mouraient de faim. Cécile Vaissié a également établi un lien avec l’actualité en Ukraine afin de souligner la dimension schématique du viol comme arme de guerre.
« Le texte n’est jamais le même d’un soir à l’autre. »
La rencontre avec l’équipe artistique a quand à elle révélé un secret étonnant : le texte n’est jamais le même d’un soir à l’autre. C’est au tout début des répétitions que la pièce s’est créée en improvisant sans connaître à l’avance les récits des autres. Il n’y a ainsi pas de scénario fixe : au fil des questions de la narratrice, les actrices (Julie André, Astrid Bahiya, Evelyne Didi, Marina Keltchewsky, Odja Llorca, Marie Payen, Amandine Pudlo, Agnès Ramy et Hélène Vivies) choisissent quoi répondre en piochant dans une liste d’anecdotes. Il n’y a également pas de hiérarchie dans cette mise en scène, et chaque actrice est libre de modifier son personnage (nourri petit à petit au fil des lectures ou des films) quand elle le souhaite.
Plus que le récit du passé, ce spectacle est une œuvre vivante, qui non seulement nous ouvre une fenêtre dans les souvenirs de dix femmes, dix combattantes de l’Union Soviétique, mais qui nous entraîne également à réfléchir sur la place des femmes dans les conflits, hier comme aujourd’hui.
Corentine Pichon