[#Cadavre exquis] Samedi. Jo fait son cinéma.
Un jour au festival. Des films. Des histoires.
Chaque matin, sur le principe du cadavre exquis, découvrez en une histoire courte la programmation des films de la journée.
Jo avait fait un rêve étrange. Au Japon, on appelait cela un Masayume : un rêve qui finit par se réaliser. À son réveil, elle nota tout dans son carnet, A day in the life of Jo : Chapter Phaedra. Elle y dessinait des visages inconnus, des paysages brûlants et un cheval qui semblait lui murmurer quelque chose. Elle ne se doute pas que cette journée sera une aventure puissante (A Mighty Adventure).
Tout commença dans une rue écrasée par la chaleur. Plus de cinquante degrés à l’ombre, et pas un chat pour lui tenir compagnie. Jo se crut dans Heat, (chaleur), jusqu’à ce qu’une sauterelle géante et une araignée surgissent d’une jungle de béton. Elles avaient l’air perdues. « Vous cherchez Hong Kong ? » demanda-t-elle. Les deux insectes acquiescèrent. Jo haussa les épaules : après tout, pourquoi pas ? Elle les accompagna jusqu’à la sortie de la ville, où son amie Artou l’attendait.
Ensemble, elles décidèrent de suivre un étrange symbole gravé sur un médaillon : Objet A. Leur piste les mena jusqu’en Bourgogne, dans un village où tout le monde semblait avoir quelque chose à cacher. Dans un café aux murs couleur Burgundy, (Bourgogne), un couple leur raconta ses souvenirs de vendanges, de rituels viticoles et d’amours contrariées. Puis un homme apparut, le visage couvert d’ombres, et déclara s’appeler Douglas Gordon. « Douglas Gordon by Douglas Gordon », lut Jo sur la photographie qu’il lui tendait. Elle n’était pas certaine de comprendre l’œuvre, mais elle commençait à soupçonner que sa journée avait été mise en scène par quelqu’un.
Sur le dos de la photographie, une phrase était inscrite : « Je mérite un amour dont chaque envol embrase les cieux » (I deserve a lover whose every rise sets fiery dooms raging across the skies). Artou trouva la formule un peu excessive. Jo, elle, y vit un avertissement. Un second message les attendait sous la table : « Yo (love is a rebellious bird) ». Elles n’avaient pas le temps de réfléchir davantage. Une jeune femme venait de faire irruption dans le café, poursuivie par sa famille, qui voulait lui imposer un mariage. Elle portait un corset si serré qu’elle peinait à respirer. « Le Corset, souffla Jo. Parfois, ce sont les traditions qui nous empêchent de respirer. »
La jeune femme s’appelait Phaedra. Elle leur raconta qu’elle avait refusé un mariage arrangé et qu’elle cherchait un moyen de reprendre sa vie en main. Son histoire rappelait à Jo celle d’une autre future mariée, confrontée aux mêmes conventions, dans The Difficult Bride. Toutes trois prirent la fuite avant que les proches de Phaedra ne les rattrapent.
Elles se réfugièrent dans un cinéma de quartier. À l’écran, des enfants jouaient sur une plage de Gaza, leurs sourires figés dans les images de With Hasan in Gaza. Le silence se fit dans la salle. Jo pensa à la mémoire, aux lieux qui changent et aux histoires que l’on emporte avec soi, même lorsqu’on doit tout quitter. À la sortie, elle remarqua une affiche annonçant Joy of Joys. Une succession d’images, de musiques et de souvenirs s’apprêtait à célébrer la liberté retrouvée.
Mais le médaillon Objet A se mit soudain à vibrer. Une voix en sortit : « Le président vous attend. » Elles se retrouvèrent dans un bunker, face à un homme fraîchement élu. Il s’appelait Paul Archambault et devait prendre une décision capable de bouleverser le monde. La crise nucléaire menaçait, les conseillers s’agitaient et personne ne semblait savoir quoi faire. Jo pensa à Jupiter : même les puissants finissent par regarder le ciel en espérant une réponse.
Au milieu de ce chaos, un homme réclamait du sucre. Il avait six enfants, un rêve de paternité et une vie familiale aussi compliquée qu’une comédie. « Too Much Sugar », marmonna Artou en lui tendant un sachet. L’homme les remercia avant de repartir en courant, poursuivi par ses propres responsabilités.
La nuit tombait. Pour comprendre enfin le mystère du médaillon, Jo et ses compagnonnes durent traverser un parc où les visiteurs étaient soumis à des interrogatoires et à des épreuves absurdes. On aurait dit Punishment Park, un monde où la justice se confond avec la punition et où chacun devait prouver son innocence. Elles s’en sortirent grâce à Phaedra, qui avait gardé dans sa poche une clé trouvée au cinéma.
Derrière la porte se trouvait une salle de projection. Sur l’écran, un homme tentait de reconstruire sa vie après des années de solitude : Tristan Forever. Un autre cherchait à tourner la page après une disparition : Closure. Jo comprit que toutes ces histoires parlaient, chacune à leur manière, de la même chose : ce que l’on perd, ce que l’on cherche et ce que l’on espère retrouver.
À l’entracte, une rose apparut dans la main d’Artou. Elle venait de La Belle Année, celle où l’on revient chez soi pour se souvenir de ses premiers amours et apprendre à vivre avec ses souvenirs. Jo sourit. Peut-être que les rêves n’étaient pas faits pour prédire l’avenir, mais pour nous aider à comprendre le présent.
Un hennissement retentit dans le couloir. Le cheval de son rêve se tenait devant elles, accompagné de deux hommes qui semblaient tout droit sortis d’un western. « Wild Horse Nine », souffla Jo. Les cavaliers leur indiquèrent la direction d’un tribunal improvisé, où un homme accusé d’avoir tout perdu cherchait une seconde chance. Son histoire, celle d’un comté frappé par la crise des opioïdes, portait un nom : Union County.
Il était presque minuit lorsque Jo et Artou atteignirent enfin le bord de mer. Un homme y était assis, face aux vagues, comme s’il attendait que la mer lui rende quelque chose. C’était Un Homme à la Mer. Au loin, une voix annonça qu’il ne restait que quelques minutes avant le dernier film : Un peu avant minuit.
La musique électronique de Molécule commença à résonner, faisant vibrer les vitres et les pavés. Jo ferma les yeux. Toute cette journée ressemblait à un film sans générique, un mélange de drames, d’aventures, de romances et de cauchemars. Elle pensa à Sleep No More, puis rouvrit son carnet pour y écrire la dernière phrase.
Mais quelqu’un avait déjà écrit à sa place :
« Jo, ton histoire ne fait que commencer. »
Elle releva la tête. Sur la plage, Douglas Gordon, Phaedra, les insectes géants et les cavaliers avaient disparu. Il ne restait que le bruit des vagues, les basses de Molécule et Artou qui riait à côté d’elle.
« Alors, on va voir le palmarès ? » demanda son amie.
Jo sourit. Après tout, même les plus étranges des journées méritent une fin. Ou, peut-être, un nouveau film.
Salomé Joyau
Envoyée spéciale au Festival International de La Roche-sur-Yon