[#Nous avons vu] Muyi, La Légende du village des femmes : quand les légendes donnent une voix aux oubliées

Et si les légendes du passé permettaient de raconter les injustices du présent ? Avec Muyi, La Légende du village des femmes, Julien Chheng nous entraîne dans les montagnes chinoises, à la découverte d’une jeune fille intrépide, d’un village mystérieux et de secrets enfouis depuis des siècles. Mais derrière cette aventure animée se cache une histoire bien plus profonde : celle des femmes, de leurs racines et de leur place dans la société.

Muyi, une adolescente qui grandit dans un village reculé du Henan dans la Chine actuelle, interdit aux hommes depuis des siècles, voit son quotidien bouleversé lorsqu’une troupe de théâtre ambulante vient y jouer la légende du Beau Général. Ce personnage fascinant, inspiré d’une figure historique du VIe siècle, devient le point de départ d’une aventure où le passé et le présent s’entremêlent.

Le réalisateur ne se contente pas de reprendre les codes du conte fantastique. Il s’appuie sur des légendes locales, transmises au fil des générations, pour construire un récit qui fait dialoguer la mémoire collective et les préoccupations contemporaines. Le Beau Général, avec son casque effrayant et son apparence exceptionnelle, apporte au film une dimension mythologique qui nourrit aussi bien l’aventure que la réflexion sur les apparences et les héritages.

Ce qui rend cette histoire particulièrement intéressante, c’est la manière dont elle fait de la légende un outil pour comprendre le monde. Les récits anciens ne sont pas de simples histoires destinées à divertir : ils portent les traces d’une époque, de ses croyances et de ses rapports de pouvoir. En réveillant ces histoires, Muyi découvre aussi les secrets de son village et de sa propre famille.

Une histoire personnelle derrière la fiction

Si Muyi semble s’inspirer un imaginaire lointain, le projet est en réalité profondément personnel. Julien Chheng, réalisateur français d’origine chinoise, a grandi en France et a souhaité renouer avec ses racines. La découverte d’un village habité uniquement par des femmes a nourri son imagination, tandis que sa coscénariste, Sujuan Xu, lui a transmis des souvenirs de son enfance à la campagne ainsi que l’histoire de sa propre mère.

Le film devient alors une rencontre entre deux regards : celui d’un réalisateur qui cherche à mieux comprendre ses origines et celui d’une scénariste qui apporte à l’histoire une mémoire familiale et une expérience vécue. Cette dimension intime donne au récit une profondeur particulière. Derrière les aventures de Muyi, on devine une interrogation universelle : comment se construire lorsque l’on hérite d’une histoire que l’on n’a pas choisie ? Et comment faire évoluer les traditions sans oublier celles et ceux qui nous ont précédés ?

Cette volonté de raconter une histoire personnelle tout en la rendant accessible à tous constitue l’une des grandes forces du projet.

 

Des filles abandonnées, une réalité historique douloureuse

Sous ses airs de conte d’aventure, Muyi aborde également une réalité sociale particulièrement difficile. L’histoire de la Chine est marquée, dans certaines périodes et certains milieux, par une préférence pour les garçons. Les filles ont ainsi pu être abandonnées à la naissance, négligées ou privées des mêmes chances que leurs frères. Cette réalité s’est notamment inscrite dans un contexte de traditions patriarcales et, plus récemment, de politiques démographiques ayant accentué la préférence pour les garçons.

Le film ne transforme pas pour autant son récit en leçon d’histoire. Il choisit la fiction, le fantastique et l’aventure pour faire ressentir les conséquences humaines de ces injustices. À travers Muyi et les femmes qui l’entourent, il interroge la valeur accordée aux filles, la transmission des blessures familiales et la possibilité de briser un cycle qui semble se répéter depuis des générations.

Le village des femmes devient ainsi bien plus qu’un décor mystérieux. Il représente un espace où se croisent la solidarité, la mémoire et les contradictions d’une société façonnée par les inégalités entre les sexes. Et si le film regarde vers la Chine, les questions qu’il soulève dépassent largement ses frontières : qui décide de la valeur d’une vie ? Pourquoi certaines voix sont-elles moins entendues que d’autres ? Et comment réparer les injustices héritées du passé ?

Trois ans de travail pour donner vie à dix ans de rêve

L’ambition de Muyi ne se trouve pas uniquement dans son scénario. Elle est aussi visible dans chaque image. Entièrement dessiné à la main sur tablette, le film témoigne d’un travail collectif considérable. Entre trente et quarante dessinateurs ont participé à cette aventure, mobilisant leur savoir-faire pour donner vie à cet univers pendant environ trois ans de production.

Pourtant, l’idée avait commencé à germer près de dix ans auparavant. Une décennie durant laquelle le projet a mûri, évolué et trouvé sa forme définitive. Cette longue gestation se ressent dans la cohérence de l’ensemble : les paysages, les personnages et les scènes inspirées de l’art chinois semblent appartenir à un même univers, pensé dans ses moindres détails.

Le choix du dessin à la main apporte une identité visuelle singulière. Le trait évoque parfois la calligraphie, les peintures traditionnelles et les fresques anciennes, sans renoncer à l’énergie du cinéma d’aventure. Les mouvements, les décors et les couleurs participent à cette impression de voir une légende prendre forme sous nos yeux.

Il faut aussi souligner un aspect important de cette production : malgré son ancrage culturel chinois, Muyi  est un projet français, développé indépendamment par le Studio La Cachette, fondé par Julien Chheng. De la conception à la réalisation, le film témoigne de la capacité de l’animation française à porter des récits originaux, ambitieux et ouverts sur d’autres cultures.

Photo prise par Maëlys Jegou lors de la rencontre avec le réalisateur.

Citation de Julien Chheng sur la création des décors

« Pour les décors, j’ai travaillé très tôt avec mon Chef décorateur Houzhi Huang  sur le style des décors que je souhaitais, en nous inspirant de vrais lieux qui se trouvent dans la province du Henan en Chine, où se déroule l’action.

Nous avons essayé de trouver un style de dessin proche entre les personnages et les décors, qui soient à la fois réaliste, stylisé, et harmonieux. Nous avons aussi étudié les poteries et fresques murales du VIe siècle (période pendant laquelle le vrai Beau Général a vécu). »

Photo prise par Maëlys Jegou lors de la rencontre avec le réalisateur.

Un réalisateur qui n’en est pas à son premier voyage animé

Le nom de Julien Chheng n’est pas inconnu des amateurs d’animation. Il a notamment coréalisé Ernest et Célestine : Le Voyage en Charabie, après avoir participé à l’univers d’Ernest et Célestine. Il a également réalisé The Duel, un court métrage de la série d’animation Star Wars: Visions, disponible sur Disney+.

Ces expériences éclairent le parcours artistique du cinéaste. D’un univers tendre et poétique à une galaxie familière, puis aux montagnes chinoises de Muyi, Julien Chheng explore des mondes très différents tout en conservant un goût marqué pour le dessin expressif et les identités graphiques fortes.

Avec ce long métrage, il franchit une nouvelle étape en signant seul la réalisation d’un film nourri par ses origines et par sa volonté de développer une animation indépendante. Le résultat porte la marque d’un cinéaste qui ne cherche pas seulement à raconter une histoire, mais à inventer une manière de la montrer.

Une aventure qui laisse une empreinte

Muyi, la légende du village des femmes réussit à faire cohabiter le merveilleux, l’aventure et une réflexion sur des sujets douloureux. Sa richesse tient autant à son univers graphique qu’à ce qui se joue derrière ses personnages : la transmission, la place des femmes, les injustices héritées et la nécessité de se réapproprier son histoire.

Certains spectateurs pourront être davantage sensibles à la beauté de l’animation et à l’énergie de l’aventure, tandis que d’autres retiendront surtout la dimension historique et sociale du récit. C’est précisément ce qui fait l’intérêt du film : proposer plusieurs niveaux de lecture, sans enfermer son histoire dans un seul message.

Derrière chaque légende se cache parfois une vérité que l’on a préféré oublier. En donnant vie à celle du Beau Général et en plaçant une jeune fille au cœur de son récit, Julien Chheng nous rappelle que les histoires du passé ne sont jamais totalement terminées. Elles continuent de façonner le présent, jusqu’au jour où quelqu’un décide de les raconter autrement.

À la fois voyage culturel, aventure fantastique et récit profondément humain, Muyi, la légende du village des femmes mérite que l’on s’y attarde. Un film qui prouve que l’animation peut émerveiller tout en invitant à regarder l’Histoire autrement.

Maëlys Jegou
Envoyée spéciale au Festival International du Film de la Roche-sur-Yon

 

Muyi, la légende du village des femmes
De Julien Chheng
2027, 93 min, France
Retrouvez Muyi, la légende du village des femmes au cinéma à partir du 20 janvier 2027